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Pause Vélo : Stein van Oosteren

À quarante-neuf ans, cet ancien assistant de l’attaché de police des Pays-Bas en France, attaché diplomatique depuis 2011 à la délégation permanente des Pays-Bas auprès de l’Unesco et porte-parole depuis 2019 du Collectif vélo Île-de-France écume, vulgarise et contextualise un cheval de bataille nommé transition écologique. Préfacé par Olivier Schneider, président de la FUB, son livre « pourquoi pas le vélo ? – envie d’une France cyclable », paru en 2021 aux éditions éco-société, méritait bien une pause en sa compagnie.

 

Ce qui frappe à la lecture de votre livre et après vous avoir vu animer un débat autour du documentaire Why We Cycle, c’est votre souci de l’éloquence. Parler clair et simple pour que le message passe…
Vous touchez précisément le coeur de ma démarche. Mon rêve était d’être professeur car j’ai toujours aimé expliquer, décomplexifier, rendre concret. Je me suis à ce titre imposé une règle : si un enfant de douze ans ne comprend pas ce que je dis, alors c’est que je ne l’ai pas bien dit. Je dois alors le reformuler, en mieux. Attention : cela ne veut pas dire que je baisse mon niveau d’exigence, a fortiori lorsque je m’adresse à des ingénieurs ou des élus ! Cela veut simplement dire que, si je veux que le message passe – ce qui reste mon voeu le plus cher ! -, alors c’est à moi de faire l’effort de le rendre clair. Je pars toujours de ce postulat.

Avant de faire de la place pour le vélo dans la ville, il faut déjà en faire dans l’esprit de vos interlocuteurs !

En quoi vos études en philosophie et en psychologie sont-elles un atout, dans cette optique ?
Elles sont fondamentales ! Ces deux disciplines sont pour moi les deux faces de la transition écologique. La philosophie, c’est l’art de se poser les questions les plus basiques possibles, ce qui est très utile pour penser un monde qui n’existe pas encore. On ne peut pas envisager l’avenir sans répondre d’abord à cette question cruciale : « Ça sert à quoi, une ville ? » Mon livre se veut précisément la synthèse de milliers de discussions avec des Français sur ces questionnements-là. Ensuite, une fois identifié où nous souhaitons aller, c’est là que la psychologie entre en piste, car c’est elle qui nous aide à comprendre pourquoi la création de ce nouveau monde (cyclable) provoque tant de résistances. Avant de faire de la place pour le vélo dans la ville, il faut déjà en faire dans l’esprit de vos interlocuteurs !

Est-ce que votre double culture néerlando-française n’aide pas justement à garder en tête que tout ce qui est énoncé dans une langue doit pouvoir être compris de personnes qui ne la parlent pas ?
C’est très vrai. Pour moi, le français, c’est la langue de la philosophie. C’est aussi une langue où l’on met les formes pour nommer les choses, en utilisant des verbes comme « aller », « être », « avoir ». S’il fallait traduire mot à mot le néerlandais, nous ne dirions pas « je vais à l’école à vélo » mais « je vélo à l’école ». C’est une langue très pragmatique. Il y a effectivement de ces deux langues dans mon approche.

Vous êtes de la génération des chocs pétroliers, point de départ aux Pays-Bas de la prise de conscience de l’urgence d’en finir avec le tout voiture…
Je suis effectivement né au moment où « le retour de la bicyclette a commencé », pour reprendre les mots de Frédéric Héran. La voiture était en passe de totalement stériliser l’espace public, et l’insécurité routière faisait la Une des journaux suite au décès en 1971 de Simone Langenhoff, une fillette de six ans. Son père était un journaliste respecté et son émotion, ainsi que les statistiques que ses recherches ont dévoilées – 400 décès d’enfants par an liés de près ou de loin à des accidents de la circulation… – ont fortement contribué à une prise de conscience à une large échelle. Là-dessus s’est ajouté le choc pétrolier de 1973, qui a mis des milliers de voitures à l’arrêt. Face à cette double pression sécuritaire et économique, le gouvernement néerlandais n’a eu d’autre alternative que de trouver… une alternative. C’est comme cela que le premier Plan national vélo a vu le jour. En 1974, soit quarante-quatre ans avant la France !

Le Plan national français de 2018 s’inscrit lui aussi dans un contexte sensible : réchauffement climatique, hausse du prix du carburant et des matières premières, Gilets jaunes, guerre en Ukraine…
L’équation est au fond toujours la même : plus nous sommes nombreux, plus nous devons tenir compte des autres. Rendre l’acte de déplacement discretet faible en nuisances devient un enjeu à tous les niveaux. Sur ce plan, la FUB, Vélo & Territoires et toutes les autres parties prenantes ont multiplié les propositions simples, concrètes et puissantes. Ce travail porte ses fruits : le vélo est de moins en moins perçu comme un problème mais comme une partie incontournable de la solution pour répondre aux défis de demain. Nous sommes en train d’écrire l’Histoire et c’est un sentiment exaltant !

Sur votre compte Twitter, la moindre action du quotidien semble reliée à la thématique vélo…
Le vélo, c’est le support. La véritable matière fondamentale pour moi, c’est la transition écologique. C’est ce qui a motivé mon virage professionnel lorsque j’avais quarante-trois ans : l’envie d’être utile à la société. Car au fond, ce qui me fascine le plus, ce n’est pas le vélo mais notre difficulté à nous remettre en question. J’observais récemment sur Instagram tel footballeur vedette se mettre en scène devant son jet privé ou sa puissante berline… Vivement que ces influenceurs posent à vélo [Sourire] !

Avec le temps, lesquels de vos arguments font le plus souvent mouche, lorsqu’il s’agit de convaincre un auditoire ?
Déjà, le premier signe encourageant, c’est lorsque la discussion s’engage. Ça peut être en direct dans la salle ou en aparté à la fin. Mes interventions sont comme des rampes de lancement. L’important est de nourrir la réflexion et de susciter le questionnement. L’idéal d’ailleurs est lorsque, une fois le débat lancé, les personnes poursuivent l’échange entre elles sans que je n’aie à intervenir… Cette approche me vient sans doute de mon père. Il était peintre en bâtiment et a toujours pris soin de parler à tout le monde sur le même ton, sans se prendre au sérieux. Lorsque les gens sentent que l’on est naturel avec eux, que l’on ne juge pas leurs convictions ou leurs opinions, alors l’écoute devient active et le moment fait sens. C’est à chaque fois une réelle satisfaction.

Votre argumentaire s’est étoffé avec le temps. Quels sont les sujets qui se sont ajoutés, avec les années ?
Le réchauffement climatique s’est imposé de lui-même. Avant je n’en parlais pas ou plutôt je laissais le sujet arriver naturellement dans la discussion. Et puis les choses ont changé. La jeunesse a compris qu’il nous restait moins de mille jours avant de ne plus avoir le contrôle de notre destin… La notion de limite est également devenue centrale. Suite à un discours fracassant de ses étudiants, Mines Paris Tech a revu son cursus en peu de temps. Il s’articule désormais autour de la finitude du monde. Et c’est énorme : on apprend enfin à identifier des objectifs en fonction de nos limites existentielles au lieu de poursuivre des ambitions hors sol. Nous sommes entrés dans l’ère de la planification, qui nous oblige aussi à penser le temps différemment. Le futur n’est plus un pays lointain. Il a un lien très fort avec les générations futures lesquelles, en quelque sorte, existent déjà parmi nous. Penser, pour moi, est avant tout leur donner la parole. Concernant l’espace, enfin, il semble que de plus en plus de personnes comprennent que l’espace public n’est pas condamné à être hostile car converti en parking automobile, par exemple. Ça aussi, c’est une vraie avancée.

L’année de vos quarante-trois ans représente l’an I de votre engagement. Quel bilan tirez-vous de cette première séquence d’activisme ?
Je suis complètement transformé. Le milieu associatif m’a permis de me dépasser. La seule limite est celle de notre créativité. J’aime bosser, j’aime les challenges, j’aime ce que je fais. Le seul manque que je ressens, c’est le temps. Cela m’oblige à avoir une vision claire de ce qui est essentiel et de ce qui est accessoire, à chaque instant.

Quelle empreinte souhaitez-vous laisser, une fois que tout cela derrière vous ?
J’espère que j’aurais contribué à créer du débat. À déconstruire des certitudes et suscité de nouvelles convictions qui s’inscrivent sur la durée. Il ne faut jamais oublier que, à une époque pas si lointaine, l’aménagement d’Amsterdam avait été confié à un ingénieur américain, dont le projet était d’en faire une sorte de Los Angeles-bis. Il a fallu que des citoyens s’emparent du sujet et fassent un énorme travail de pédagogie pour que, à une voix près, la décision soit retoquée au Conseil municipal et qu’Amsterdam échappe à ce destin. Mon action en général et mon livre en particulier s’inscrivent dans cette continuité-là.

Propos recueillis par Anthony Diao

Vélo & Territoires, la revue