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Pause Vélo : Christian Prudhomme

Directeur du Tour de France cycliste depuis 2007, cet ancien journaliste de 61 ans a désormais suffisamment de bornes au compteur sur les routes de l’Hexagone et alentour pour porter un regard averti, franc et sincère sur nos sociétés en plein mouvement. Le tout avec un enthousiasme et un goût des autres jamais démentis.

 

Comment le vélo est-il entré dans votre vie ?

Je suis venu au vélo par le sport. J’ai été bercé par la voix de Jean-Paul Brouchon et ces fameux cent derniers kilomètres des étapes du Tour qu’il commentait à la radio. Comme tous les gamins, j’allais pédaler juste après la retransmission du jour. Il faut dire qu’en France, jusqu’aux années soixante, nous avons connu un âge d’or à ce niveau-là. Nos champions sortaient des fermes et jouaient quotidiennement à se disputer au sprint le « Grand Prix de la pancarte ». Forcément, ça conditionne le regard.

Quel distinguo opérez-vous entre le vélo sportif et le vélo du quotidien ?

Alors je m’appuie sur un constat très simple, né de mes années comme journaliste. Lorsque je présentais l’émission Stade 2 par exemple, l’audience était devenue une obsession. Et l’audience, c’était bien sûr la nôtre, mais aussi celles de nos partenaires et de nos concurrents. C’est à cette époque que j’ai réalisé qu’il y a trois pays où le Tour de France est encore plus regardé qu’en France. Il s’agit de la Belgique, du Danemark et des Pays-Bas. Le vélo, sur les trois semaines du Tour de France, c’est 65 % de parts de marché en Belgique et 60,4 % au Danemark, soit le triple des parts de marché de France 2 ! Hasard ou pas, ces trois pays sont aussi des pays où les gens vont naturellement et notoirement au boulot à vélo. Il y a donc forcément un lien. Or si, à l’étranger, ce lien est une évidence, alors cela confirme le fait que, chez nous aussi, le Tour de France a également ce rôle déterminant : celui d’être une locomotive pour la pratique du vélo au quotidien.

Comment cela se manifeste-t-il ?

À Copenhague, à Amsterdam, partout à l’étranger, le vélo appelle le vélo. À Utrecht, d’où nous sommes partis en 2015, le projet cyclable est global et s’étend sur dix ans. Les Néerlandais ont beau être en avance, ils cherchent pourtant à s’améliorer encore, avec par exemple cette idée de mettre trois couleurs différentes sur la chaussée pour faciliter les repères de chaque usager. Voir toute cette intelligence au travail m’a fasciné. Une fois rentré en France, je me dis que toutes les candidatures que nous recevons devraient tendre vers ça.

Qu’il soit sportif ou quotidien, le vélo influe sur les vies. Il rend les gens meilleurs. Je le crois profondément.

En juillet 2021, Amaury Sport Organisation (ASO), la structure qui chapeaute notamment le Tour de France, s’est engagée auprès du ministère des Sports pour faire la promotion active du programme Savoir Rouler à Vélo (SRAV)…

Nous sommes effectivement partenaires de ce dispositif. Nous organisons dans ce cadre des ateliers sur les villes-étapes du Tour avec l’aide de la Fédération française de cyclisme, autour des bonnes pratiques, du marquage, de la sécurité routière… Nous travaillons déjà sur ces thématiques depuis sept ou huit ans. Elles viennent compléter des actions comme La Dictée du Tour, que nous organisons quotidiennement depuis 2017 à partir d’un texte choisi à chaque fois dans la presse quotidienne régionale. Nous intégrons également un critère SRAV dans la grille d’analyse des candidatures du label Villes à vélo de la Fédération française, et nous distribuons mille draisiennes pour les maternelles avec la FFC et la Française des Jeux. Nous avons collecté avec Radio France et la secrétaire générale du Secours populaire Henriette Steinberg les maillots de champions populaires lors d’une vente aux enchères au profit des habitants de la vallée de la Roya et de la Vésubie qui avaient été frappés par la tempête Alex à l’automne 2020… Et puis il y a tous ces gens du bord de la route pour qui assister au Tour donne quelque chose à raconter au retour. Qu’il soit sportif ou quotidien, le vélo influe sur les vies. Il rend les gens meilleurs. Je le crois profondément.

Un atelier d’initiation au vélo sur une des villes-étapes du Tour de France
©Aurélien Vialatte

Cette proximité que permettent les épreuves cyclistes, qu’est-ce que cela dit de l’époque ?

Je ressens de plus en plus de fierté des gens au bord de la route. Nous mettons un point d’honneur à faire passer le Tour non seulement dans des lieux emblématiques comme Copenhague ou les Champs-Élysées, mais aussi dans des lieux où il n’y a plus de maternités ou de solutions de services. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des routes empruntées par le Tour sont des départementales, et le passage de l’épreuve est déjà à lui seul un accélérateur de travaux. Les gens nous disent merci de voir apparaître le nom de leur commune, et nous estimons que c’est un devoir d’aller dans ces lieux d’ordinaire peu médiatisés. C’est pour cela par exemple que nous faisons le maximum pour nous rendre disponibles pour la presse locale. Cela ne se perçoit pas forcément depuis Paris mais je peux vous assurer d’une chose : ce lien avec les lieux que nous traversons et cette attention portée aux personnes qui y vivent, il est capital. Nous travaillons ainsi l’histoire, la géographie, la découverte.

C’est propre à l’équipe actuelle ou c’est une tradition ?

Ça s’inscrit clairement dans une continuité. Avant de prendre la direction du Tour, j’ai été cornaqué pendant trois ans par Jean-Marie Leblanc, mon prédécesseur. Et j’ai alors constaté qu’il me parlait au fond beaucoup moins de sport que de lien social et du sourire des gens. C’est ce que je compte faire à mon tour cet été en accompagnant Marion Rousse pour qu’elle-même puisse prendre ses marques à la tête du Tour de France Femmes avec Zwift. Après, et seulement après, j’irai faire ce que je fais toujours après cette longue séquence : j’irai marcher au grand air loin du tumulte, dans le Cantal.

Chacun est au service du groupe et cela se ressent (…) Et c’est aussi comme ça, je crois, que les choses avancent en matière de politiques vélo

Comme les vignerons qui ne croisent les vendangeurs que quelques jours dans l’année mais entretiennent leurs vignes quotidiennement, vous semblez sur le pont douze mois sur douze…

Nous sommes effectivement au contact des élus et des partenaires du 1er janvier au 31 décembre, qu’ils soient locaux, nationaux ou étrangers, et qu’il s’agisse du Tour, du Critérium du Dauphiné, de Paris-Nice ou des autres épreuves coordonnées par ASO. Et chacun de ces hôtes étant très accueillant, il faut avoir le foie bien arrimé pour tenir la cadence [Sourire].

Chaque année à l’automne, la présentation du Tour suivant réunit 3 500 personnes au Palais des congrès, et je mets un point d’honneur à me rendre dès le soir-même en région. Au moment des cérémonies de vœux, les villes-étapes passées ou à venir se rappellent à notre bon souvenir et, si nous pouvons honorer ces invitations, nous le faisons avec grand plaisir. Il y a les conférences de presse, les J-100, les J-70, les J-30… Notre mot d’ordre à nous est à chaque fois le même : « On vient ».

Vous dites « nous », « on »… Dans un précédent entretien paru sur la Toile, vous citiez le journaliste Pierre-Luc Séguillon : « Il ne faut compter que sur soi mais on ne peut rien faire sans les autres. »

Oui, parce que c’est moi souvent que les gens voient devant mais nous sommes avant tout une équipe faite de profils différents et de compétences complémentaires. Cela va de mon adjoint Pierre-Yves Thouault aux anciens champions dont l’expertise nous est précieuse lorsqu’il s’agit de valider les parcours, en passant par d’anciens élus, d’anciens journalistes… Cette diversité, c’est notre force. Chacun est au service du groupe et cela se ressent. C’est comme ça d’ailleurs qu’une équipe cycliste est efficace dans une course. Et c’est aussi comme ça, je crois, que les choses avancent en matière de politiques vélo.

Propos recueillis par Anthony Diao

Vélo & Territoires, la revue