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Territoire cyclable : la Collectivité de Corse

Extrait de Vélo & Territoires, la revue n°68

Née en 2018 de la loi notre de 2015 instaurant la fusion entre la collectivité territoriale de Corse et les départements de Corse-du-Sud et de Haute-Corse, la collectivité de corse est démographiquement le territoire le moins peuplé de la France métropolitaine. Jusqu’ici, l’île était d’avantage connue pour son relief, son littoral et l’attrait touristique que ces deux atouts suscitent que pour ses engagements autour du vélo. La donne est en train de changer. Explications.

Entretien avec Flora Mattei

Conseillère exécutive de Corse, Présidente de l’Office des transports de la Corse

À quoi tient le démarrage tardif de la Collectivité de Corse en matière cyclable ?

Historiquement, notre important retard est principalement dû à une sous-dotation chronique par rapport aux autres infrastructures. Depuis cinq ans, il y a une vraie volonté politique de rattraper cela. Cet effort se concrétise autour de deux axes : créer des réseaux cyclables structurants, d’une part, et résorber les discontinuités cyclables, d’autre part. Il est prévu d’intégrer un volet spécifique dans le Schéma routier de 2023. Qui plus est, avoir la compétence de gestionnaire de voirie permet à la collectivité de porter elle-même les projets qu’elle va être amenée à réaliser.

Voie verte de la Route des Sanguinaires – Ajaccio ©Collectivité de Corse
Quelles sont les caractéristiques du territoire et quelles incidences ont-elles sur la mise en place de cette politique ?

Le paramètre du relief est particulièrement prégnant chez nous, en particulier à l’approche des communes du Cap Corse, qui est à la fois une zone côtière et un bras de montagne dans la mer Méditerranée. Cela nous renvoie précisément au statut d’île-montagne de la Corse et, de fait, demande de prendre en compte des facteurs comme le franchissement, la déclivité ou la topographie, auxquels il faut ajouter le fait qu’un tiers de nos résidents sont des séniors… L’approche touristique est du reste désormais challengée par la révolution que constituent les VAE, qui améliorent la décarbonation des transports et permettent le franchissement d’une altimétrie complète. Côté climat, nous sommes également à part avec des hivers froids et des étés particulièrement chauds. Cela influe sur le choix du revêtement. Enfin, culturellement, il faut bien comprendre l’attachement très fort que nous avons en Corse à nos villages et à l’importance de ces mobilités dans l’analyse de nos déplacements hebdomadaires. « Monter au village », cela ne s’invente pas. C’est toujours un moment sacré et, il faut l’avouer, un trajet qui, jusqu’ici, ne se faisait pas vraiment à vélo.

Comment s’arbitrent les éventuels conflits d’usagers ?

La cohabitation entre transports en commun, voitures thermiques, cyclistes et piétons est un enjeu quotidien. L’hiver dernier par exemple, le tunnel de Bastia a dû être fermé pour trois semaines pour des travaux de désamiantage de la chaussée. C’est un axe majeur qui voit passer en moyenne 33 000 véhicules par jour. Sa fermeture nous a fait craindre la montée d’un sentiment de panique de la part des usagers habitués à l’emprunter dans le cadre de leurs déplacements domicile-travail. Pour anticiper cela, nous avons mis en place un certain nombre de dispositifs en concertation avec la mairie et la communauté d’agglomération de Bastia, ainsi qu’avec de nombreux autres acteurs locaux. Ce temps d’échange, global à l’échelle de la micro-région, était d’autant plus crucial car qui dit engorgement dit échauffement des esprits.

Quelles mesures ont été prises, à cette occasion ?

Parmi les dispositions d’exception qui ont été décidées, il y a eu l’arrivée des ferries qui s’est faite une heure avant l’heure de pointe. Il y a eu aussi la mise en place de locations de vélos, le télétravail, l’adaptation des horaires de prise de poste ou de pause, la gratuité et la mise en circulation de trains supplémentaires sur le Grand Bastia pour permettre de garer les voitures dans des parkings périphériques, loin du centre-ville, avec une tarification préférentielle des transports en commun pour encourager les gens à franchir le pas du report modal.

La Collectivité de Corse en bref
Superficie : 8 722 km2
Population : 340 440
hab. (INSEE, 2019)
Densité : 39 hab./km2
Chef-lieu : Ajaccio
Président : Gilles Simeoni
En savoir plus : www.isula.corsica

Sources : IGN-ADMIN-EXPRESS 2019, Vélo & Territoires, les contributeurs de l’ON3V
Septembre 2022 ©Vélo & Territoires

Que retenez-vous de cette séquence ?

Les gens se sont prêtés au jeu et se sont même adaptés. Ils ont pris leur mal en patience, certains ont dépoussiéré leurs vélos, essayé le covoiturage, se sont mis au train… Cette intermodalité s’est organisée pour faire face à une contrainte invalidante en ce qui concerne l’utilisation des véhicules individuels à moteur thermique. Il faut dire qu’elle a été précédée d’une importante campagne de communication à l’attention de tous les usagers. Ce moment a montré à tous les acteurs que, bien sûr, avec du dialogue, du travail, de la coordination et une mise en commun de nos énergies et de nos compétences dans la poursuite d’un objectif commun, nous pouvons réaliser de belles avancées. Les services ont piloté ceci de façon très opérationnelle, ce qui a permis à cette dynamique nouvelle de se poursuivre une fois les travaux terminés – ceux-ci se sont d’ailleurs achevés avec cinq jours d’avance, preuve s’il en est que la coordination a bien porté ses fruits.

Comment s’articulent les approches loisir et pendulaire ?

Elles sont, en fait, fondamentalement complémentaires. Le GT20 ou Grande Traversée de Corse à vélo, qui relie sur 600 km le Cap Corse à Bonifacio, participe grandement de l’étalement de la saison touristique. Celle-ci se prolonge sur les quatre saisons, ce qui répond à un objectif politique majeur pour lisser le pic de fréquentation touristique avec un réel étalement de la saison estivale. S’ajoutent à cela les panoramas magnifiques, qui attirent des visiteurs de toute l’Europe et ouvrent des perspectives de développement durable avec les possibilités d’emport vélo-train-bus et les aménagements spécifiques à mettre en place. En tant qu’élue mais aussi en tant que professeur en école d’ingénieur, je suis particulièrement attentive à ces sujets.

C’est-à-dire ?

Comment développer davantage de transversalité entre les mobilités lourdes, les mobilités actives et les voies douces, mais aussi l’architecture, l’ingénierie, la qualité environnementale et l’aménagement du territoire ? Comment croiser et enrichir nos réflexions afin de mieux se projeter dans un monde post-carbone ? Pour cela, j’ai fait travailler l’an passé mes étudiants sur un projet universitaire dans le cadre de nos ateliers Hors les murs, autour des mobilités durables et des petites villes de demain, en partenariat avec l’ENSA de Nantes et la Maison de l’architecture de Corse.

Qu’en est-il ressorti ?

Les étudiants portent un regard neuf sur tout cela. Ils sont particulièrement au fait des plafonds de verre technologiques que constituent notamment les carburants et les systèmes de motorisations plus propres, mais aussi des enjeux de connexion entre les villes et les campagnes. Mais, le retour à plus de ruralité, le besoin de se retrouver dans de grands espaces au vert, la démocratisation du travail à distance pourvu que la connectivité numérique soit au rendez-vous : la pandémie, malgré les malheurs qu’elle a engendrés, nous a aussi ouvert d’autres perspectives et montré que de nouveaux modes de vie peuvent voir le jour. En tant qu’élue, c’est particulièrement important d’avoir ces remontées de terrain car, comme le dit l’écrivain Marc Levy : « Rien n’est impossible, seules les limites de nos esprits définissent certaines choses comme inconcevables. Il faut souvent résoudre plusieurs équations pour admettre un nouveau raisonnement. »  

Bande cyclable et voie bus sur la RD 72 – Caldaniccia ©Collectivité de Corse

Entretien avec Jean-Baptiste Pieri

Directeur des investissements routiers Pumonte à la Collectivité de Corse

Où en est la Collectivité de Corse, côté politique cyclable, en 2022 ?

La Corse présente un retard historique par rapport à d’autres régions dans le déploiement des politiques cyclables sur le terrain, toutefois depuis quelques années, une volonté politique claire de le résorber est présente. En effet, l’enjeu de faire du cycle un mode de déplacement actif à part entière a été intégré et malgré les contraintes liées à l’insularité et la topographie de notre territoire des projets concrets sont déployés. C’est d’ailleurs dans ce cadre que nous avons récemment adhéré à Vélo & Territoires et pris part à des formations spécifiques organisées par le CEREMA ou le CNFPT. Cela nous permet d’être mieux informés mais aussi de mieux relayer nos actions.

Qu’est-ce qui explique cette évolution récente ?

Les facteurs sont multiples. La hausse de la population engendre des difficultés de stationnement mais aussi la nécessité d’apaiser les vitesses en ville. Ajoutez à cela la loi LOM de 2019 ainsi que le choix de nos élus de porter des projets ou d’intégrer la dimension cyclable dans nos projets globaux de voirie. Nous avons du reste récemment été lauréats de deux appels à projets nationaux portés par le ministère des Transports et de l’environnement.

Quelles sont les priorités de la programmation de la Collectivité de Corse ?

Elles sont au nombre de deux. D’abord, créer des axes structurants régionaux vélos. Ensuite, résorber les discontinuités cyclables existantes. Pour cela, la Collectivité de Corse a fait le choix d’intégrer un volet cyclable important dans son futur Schéma directeur routier dont une nouvelle version est prévue prochainement. Notre ambition est mixte. Elle porte sur l’approche touristique mais aussi sur le vélo du quotidien, sans oublier la dimension sportive. Et nous travaillons également au maillage avec les communes et les intercommunalités.

Quel effet a eu la pandémie sur l’avancée des différents projets ?

Si nous ne sommes pas allés jusqu’à ouvrir des coronapistes comme cela a pu se faire ailleurs, la pandémie a tout de même eu un effet positif sur notre thématique. La crise sanitaire a été un accélérateur de prise de conscience qui a fait émerger de nouvelles aspirations des populations en matière de mobilité. Mais c’est avant tout, les enjeux climatiques qui ont rebattu les cartes. L’exemple type est celui du vélo, nous voyons désormais de plus en plus de vélos à assistance électrique et assistons même à l’apparition des premiers triporteurs.

La Collectivité de Corse jouit d’un statut administratif particulier. Quelle incidence cela a-t-il en matière cyclable ?

Notre statut nous confère une double compétence. Nous sommes maître d’ouvrage et maître d’œuvre, c’est-à-dire à la fois l’autorité organisatrice de la mobilité, d’une part, et l’autorité gestionnaire de voirie, d’autre part. Nous portons nous-même les projets d’aménagements que nous réalisons, à l’image de la bande cyclable et de la voie de bus d’1,2 km réalisées sur la RD72 du côté de Caldaniccia pour un montant de 8 millions d’euros, ou des 400 m de piste cyclable à Sposata sur la RD211 pour un montant de 600 000 euros.

Quels sont les principaux chantiers en cours ou réalisés ?

Il y a la voie verte de la route des Sanguinaires à Ajaccio, qui s’étend sur 5 km pour un coût de 12 millions d’euros et qui implique d’importants arbitrages car le rétrécissement de la chaussée entraîne des changements d’habitudes pour les usagers. Il y a également les 2,5 km de voie verte de Capu Lauroso-Propriano, qui passe dans un secteur Natura 2000 et mobilise 2 millions d’euros, ainsi qu’un linéaire de 2 km d’itinéraire bus-vélo sur la rocade d’Ajaccio, pour un montant de 12 millions d’euros. Une voie verte de 6 km est également en cours de travaux pour relier Ajaccio à Bastelicaccia.

Quels seront les aménagements cyclables suivants ?

En septembre nous devrions débuter les travaux d’aménagement en fond de baie d’Ajaccio pour supprimer certaines discontinuités cyclables. Un itinéraire cyclable d’1,3 km est prévu pour 2023 pour desservir deux établissements scolaires sur Porto- Vecchio. À l’entrée de Bonifacio, une voie verte d’1,4 km devrait voir le jour en 2023, une autre d’1,5 km en 2024, et un accotement revêtu de 5,3 km est espéré pour 2024 en raison de contraintes environnementales sur une route de montagne desservant l’Alta rocca. Par ailleurs, 20 km sont à l’étude pour relier Bonifacio à Porto-Vecchio, une bande cyclable est envisagée sur la montée du col de Canareccia, un itinéraire cyclable en continu sur la Pénétrante d’Ajaccio est au stade de l’avant-projet, un autre sur le passage à 2×2 voies de la RT20 est également à l’étude… Ce volet de la mobilité est dorénavant une de nos priorités !

Voie verte de Capu Lauroso -Propriano ©Collectivité de Corse

Trois questions à Sophie Raspail
Membre du Conseil d’administration de Velocità.

Créée en 2008, adhérente à la FUB et forte d’une centaine d’adhérents, Velocità est une association de promotion du vélo en ville basée à Ajaccio. Elle est l’une des deux associations d’usagers du vélo avec Un Vélo, Une Ville basée à Bastia.

1. Quel regard portez-vous sur ce qui est fait localement au niveau institutionnel autour du vélo ?

Nous partions de très loin. Il n’y avait pas de sujet, pas d’envie, pas même de suivi des préconisations législatives. Cela étant, de tous les acteurs institutionnels, force est de constater que c’est la Collectivité de Corse qui se bouge le plus. Le gros bémol c’est que beaucoup de ces aménagements ne sont pas adaptés pour l’urbain et créent en réalité de nouveaux conflits d’usages. Prenez la voie verte des Sanguinaires : longtemps à Ajaccio, beaucoup d’enfants ne savaient pas du tout faire de vélo faute d’infrastructures dédiées. Avec cette voie verte, ils ont enfin un endroit pour progresser à leur rythme. Problème : pour ne pas les gêner et avancer à leur rythme, de nombreux cyclosportifs roulent sur la route et se font klaxonner. Nous regrettons que les avancées cyclables se fassent d’abord au détriment du piéton, et que l’espace soit rarement pris à l’automobile.

2. À quoi tient cette lecture des choses ?

Nos élus sont très autocentrés. Nous sommes un territoire rural et périurbain. La voiture incarne encore le modèle du succès. Avec l’essence à deux euros le litre, il y a pourtant un vrai besoin de vision politique sur ce sujet. Or ce que nous voyons au contraire, c’est le développement des véhicules de luxe. Nous sommes même la première région de France des voitures sans permis, qui permettent aux adolescents de 14 ans de passer de la banquette arrière au volant sans même passer par la case piéton ou cycliste.

3. Y’a-t-il tout de même quelques raisons d’être optimiste ?

Bien sûr. Plusieurs projets sont portés par la Région. Il y a le développement de la GT20, le pendant du GR20, l’aide à l’achat aux VAE… Tout ça contribue à rendre le vélo de plus en plus visible. En tout cas il est devenu impossible de l’ignorer complètement.

Manifestation de Velocità devant l’hôtel de région ©DR

Propos recueillis par Anthony Diao

Vélo & Territoires, la revue