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Benur, l’autre fauteuil roulant

Premier handbike à assistance électrique sans transfert, cet outil pourrait dans un proche avenir marquer un tournant dans le rapport au vélo des personnes à mobilité réduite, notamment. Chronique d’une genèse où la mobilité est le grand défi à relever.

Lorsque, en septembre 2012, une moto coupe soudain la route de Joseph Mignozzi, la vie de ce restaurateur des Deux-Alpes bascule doublement. Négativement d’abord, parce que cet accident lui vaudra deux années de fauteuil puis deux autres de rééducation, écumant successivement la clinique de soins de suite et de réadaptation du Val Rosay dans les monts du Lyonnais, puis le centre de rééducation des Massues au Point du Jour, dans le 5e arrondissement de la cité des Gaules. Positivement ensuite car, nécessité faisant loi, cette prise de recul forcée fera germer dans le cerveau fertile de ce gastronome amateur de voyages à vélo l’idée qu’une autre vie est possible, même assis. « Mon obsession à ce moment-là, c’était de retrouver de la mobilité » reconnaît le quadragénaire. Et, puisque ses jambes ne sont pas encore en état de le faire, c’est son esprit cartésien qui va l’y aider.

Transferts

Les handbikes ? « Oui, mais quid des transferts du fauteuil au vélo ? » se questionne concrètement Joseph Mignozzi. Papier, crayon, ciseaux, imagination et fer à souder deviendront bientôt les plus sûrs compagnons des week-ends dans son garage de ce MacGyver 2.0. Trois mois de gestation et de cintrage de fourches, un feu vert de ses médecins rééducateurs pour deux mois d’essai de sa première ébauche de tricycle amélioré et, au printemps 2015, le menton altier comme Charlton Heston sur son char, Joseph Mignozzi se hisse tout seul à bord puis referme la passerelle amovible qu’il a imaginée, vérifie ses sacoches latérales et actionne son pédalier à bras et à assistance électrique (ses années passées en Isère l’ayant convaincu de la nécessité de réduire au maximum le côté épouvantail des terrains vallonnés). La Loire à Vélo, la ViaRhôna et le canal de Bourgogne sont des itinéraires qu’il a déjà connus du temps où ses jambes le portaient mieux. Il va s’en servir comme galop d’essai, « pour reprendre confiance », avant d’explorer de nouveaux horizons : La Vélodyssée, l’Alsace, l’Italie des Pouilles…

Marché

En parallèle, son sérieux lors des séances de rééducation lui permet progressivement d’envisager peu à peu – jusqu’à « trois à quatre heures par jour aujourd’hui, dont deux maximum en continu » -, le retour à la station debout. D’ergothérapeutes en médecins, la réputation de ce bloc de détermination arrive jusqu’aux oreilles de Camille Pechoux, elle-même ergothérapeute et spécialisée en mobilités actives et inclusives au sein du CEREMH (Centre de ressources et d’innovation mobilité handicap). Son point de vue de professionnelle et de militante rejoint celui du patient Mignozzi. L’évidence d’un marché à capter se dessine, et Joseph en sera à la fois le premier buteur, le milieu relayeur et le passeur décisif. Constitution d’une équipe, élaboration d’un cahier des charges, recrutement de deux bureaux d’études, adaptation aux attentes des potentiels usagers, échanges autour du design, fabrique à Lannemezan du premier prototype prévu pour avril 2018 : plus rien ne semble arrêter le char Benur. « Le plus important est de parvenir à maîtriser les différents corps de métier mis à contribution en interne », tempère le visionnaire capitaine, qui sait trop ce que suer, « échouer six fois, recommencer sept » et franchir des paliers de rééducation veut dire pour s’enflammer à l’idée d’avoir suscité ne serait-ce qu’un embryon d’engouement. « Pour l’heure, nous sommes dans la recherche et la signature de partenariats institutionnels et privés. Avec la SNCF par exemple, la problématique du dernier kilomètre est un véritable enjeu pour les personnes à mobilité réduite, qu’il s’agisse des personnes en situation de handicap mais  aussi des seniors, des femmes enceintes ou des personnes en surpoids. Benur est sans doute une belle occasion de faire avancer ce débat-là. »

Chemin

Le coût estimé de l’équipement est pour l’heure de 6000 à 8000 euros l’unité. Un montant proportionnel aux équipements réalisés par rapport à un vélo ordinaire, et au bond en avant considérable que Benur entend faire effectuer à un public-cible qui avait, pour beaucoup, tacitement renoncé à ce chemin de vie-là. Mais un montant qui reste considérable pour les bourses de Monsieur Tout-le-monde, obligeant à penser location, options et diversification. « L’aspect collaboratif avec l’accès en libre-service via une application mobile fait aussi partie de nos ambitions à terme, de même que la possibilité de proposer un véhicule tout électrique ou d’avoir une banquette amovible permettant à un adulte et un enfant de voyager ensemble… »

Pouce

Quant à savoir si le jeu en vaut la chandelle, le plus simple est encore de poser la question à ceux qui ont expérimenté l’outil. C’est le cas de Raphaël Guinot, infirme moteur cérébral de 31 ans, contacté par l’équipe pour essayer l’appareil et faire d’éventuelles suggestions d’amélioration. Joseph et Raphaël rouleront ensemble à trois reprises, sur La Loire à Vélo, aux Sables-d’Olonne puis du Danemark jusqu’en Suède entre Copenhague et Malmö. Le bilan du pionnier est éloquent : « Une fois que vous avez compris comment ça marche, il y a juste à monter dedans. Pour moi qui ai beaucoup de spasmes et qui suscite souvent des regards d’étonnement voire de compassion, j’ai trouvé avec Benur une véritable machine à sympathie. En plus de la sensation de liberté dont parlent tous les cyclistes et à laquelle j’ai enfin accès, les gens me sourient, certains lèvent même le pouce sur mon passage. C’est pour moi quelque chose de nouveau, et je peux vous dire que ça fait du bien. »

Anthony Diao

La revue Vélo & Territoires